- Ca sert à rien, d'toutes manières. Tu le sais autant que moi.
- Faut pas dire ça.. Dans la vie, tout sert, si on en donne de l'importance. Murmure Inès.
- Ma pauvre petite, tu connais pas la vie autant qu'moi !
-Racontez moi encore vos souvenirs, mais je vous en pris, buvez les gouttes qui restent.
- Non, tu peux pas connaitre la vie autant qu'moi. Répète la vieille madame Pery. Ah ça !
- Buvez, et je boirais vos paroles.
Madame Pery esquisse un sourire, amenant son verre d'une main tremblante, vers ses lèvres ridées.
Inès la regarde faire tout en repassant du linge. L'horloge indique 12h. Elle ne reste plus que 2h.
-Voilà, je l'ai fini ton maudit verre ! s'exclame madame Pery. Tu m'aides à m'assoir sur mon fauteuil, dis ? Mon dos m'fait un de ses mal de chien ! Si tu savais !
Inès repose un pull blanc de laine sur la petite table ronde, pour accourir vers la pauvre femme. Elle lui prend la main, le bras, l'entoure et ensemble elles avancent, ou plutôt, tanguent. Assise sur son fauteuil de cuir, madame Pery souffle, un long instant. Inès lui tient toujours la main. Elle a l'impression de sentir le pouls de la vieille femme contre sa paume. Elle brise le silence avec douceur :
- C'est étrange..
- Quoi donc ?
Madame Pery lève les yeux vers Inès. Croise son regard. Se mord la lèvre inférieure tout en se plongeant dans ses pupilles. Inès se sent troublée, mais n'oscille pas :
- Vos battements.. Votre c½ur.. Je le sens, là, sous mes doigts, dans votre main, si fortement..
Madame Pery se met à sourire malicieusement, sans lâcher leur regard commun.
- J'ai eu le c½ur sur la main, à un instant de ma vie. Chuchote-t-elle, comme pour elle-même. Il faut pas croire. J'ai pas toujours été cette femme miteuse, aigrit, qui ne veut rien entendre, encore moins écouter, faire sa loi et.. Ah.. Tu sais, je me rends bien compte de comment j'suis. Mais ce n'est pas forcément quand on sait les choses qu'on est capable de les changer. Je ne dis pas que je suis impuissante mais je n'ai plus assez de forces pour être heureuse. C'est moins dur de se laisser aller, de maudire à tout va, et de regretter.. Ah ça..
Madame Pery fixe toujours les yeux noirs d'Inès, mais ses pupilles se troublent. Elle semble ailleurs. Inès resserre l'étreinte de sa main, comme pour lui rappeler sa présence. Seules les aiguilles de l'horloge résonnent dans la petite maison. Inès met, une nouvelle fois, fin à ce silence.
-Mais..Quel est le rapport.. ? Le c½ur sur la main n'est qu'une expression.
- On trouve des c½urs là où l'on veut en trouver.
- Que voulez vous dire ?
- L'amour, c'est un besoin, une envie, une volonté. L'amour peut même se retrouver dans la haine. Son seul ennemi, c'est l'indifférence.
- Si je sens votre c½ur, si près..C'est parce que je ne suis pas indifférente à votre personne ?
Madame Pery se redresse sur son fauteuil, le visage rivé sur la jeune femme. De sa main libre, elle effleure la joue lisse d'Inès, contourne une tache de rousseur, forme un cercle, du bout de ses doigts, en dessous de son ½il, puis repose son bras sur l'accoudoir.
- Tu as bien du courage Inès. Bien du courage. Tu es sensible à mes vieilleries. J'ai beaucoup de chance de t'avoir. Ah ça.. D'la chance. Sans toi, ça fait longtemps que je n'arriverais plus à faire un pas, que je n'en ferais plus un seul puisque je ne serais plus de ce monde ci. Loin.. Partie. Bien loin..
Une fois de plus, les yeux de madame Pery se perdent, mais, rapidement, la voix d'Inès les ranime.
- Si ce n'était pas moi, ce serait quelqu'un d'autre.
- Non, toi tu es vraie. Tu ne m'aides pas juste pour l'argent à la fin du mois. Tu ne m'entends pas, tu m'écoutes et, mieux encore, tu me réponds. Tu réponds à mes syllabes insensées. Tu es là. Et je t'assure que ta présence m'est singulière.
Madame Pery reprend une bouffée d'air. L'horloge vient de sonner les 13h. Inès ne reste plus qu'une heure. Après, elle s'en ira vers d'autres maisons, d'autres solitudes.
- Vous n'avez pas soif ? reprend la jeune femme avec douceur
- Oh, je n'ai vraiment pas envie d'avaler d'autres saloperies..
- Non, juste de l'eau, sans médicaments. Vous m'avez l'air en forme aujourd'hui. Vos yeux pétillent !
- Ah ça.. La forme n'a rien à y voir. Si ça pétille, c'est grâce à toi. Oui, à toi.
Un sourire complice s'installe sur leurs deux visages. Inès lâche les doigts et les battements du c½ur de madame Pery. Elle remplie un verre d'eau pour ensuite le lui tendre. La vieille femme boit, fines gorgées par fines gorgées. Inès plie le linge qu'elle a repassé auparavant. Les aiguilles de l'horloge continuent leur valse intrépide.
-Inès ? Appelle-t-elle
La jeune femme lisse le col d'une chemise avant de retourner son attention vers la propriétaire.
- Inès, tu pourrais m'apporter mon portefeuille, sur la commode, là bas ?
Inès suit la parole au geste et ramène le petit portefeuille abîmé par le temps. Madame Pery l'ouvre en connaisseuse et dirige tout de suite ses mains vers une poche située à l'arrière. Elle en sort deux photos, en noir et blanc.
-Regarde, là, c'était moi. Dit-elle simplement.
Sur la première photo, il y a une femme qui sourit gauchement, les dents pas totalement droites, les cheveux en bataille qui lui donne un air détaché, et ce visage. Ces traits simples. Ces yeux qui regardent ailleurs. Toujours ailleurs. Dans le flou. Parce que l'avantage du flou c'est que l'on peut tout y imaginer. Le pire, comme le mieux. Et puis ces pommettes un peu pâles. Ce cou nu. Cette robe, légère, qui s'envole dans le vent, et qui ferait presque envoler ce petit bout de femme. La photo est froissée. Trop de fois passée sous les doigts, les regards.
- C'est drôle. Avoue madame Pery. C'est drôle parce que je ne me reconnais pas. C'est comme si je te montrais la photo d'une étrangère. Le temps fait oublier. Mais je ne l'oublierais pas. Pas lui.
- Lui ? Chuchote Inès en un souffle
-Paul. Cet autre. Celui qui a pris la photo. Oh, ne fais pas ces yeux là. Il ne s'agit pas d'un amant, loin de là. Les amants ne sont que de passage. Des amours qui défilent, se défilent, puis finissent par s'effiler. Lui, j'y tenais plus qu'à ma vie. C'est pour ça que lorsqu'il est partit.. C'était comme si je n'étais plus. Je dénigrais tout. Reniflais pour un rien. Oui, je me plaignais. Mais, tu sais, ce n'est pas la pluie ou les voisins bruyants que je pleurais, c'était son absence. Mais comment l'expliquer à tout le monde ? Comment leur faire comprendre que je l'avais connu ? Que j'avais connu le merveilleux, le bonheur, l'unique, et que plus rien n'avait de gout. Ah ça.. Je n'ai jamais su m'exprimer. Alors je maudissais. Et l'on devait me maudire tout autant voire plus, par derrière. Mais je comprenais les gens. A défauts de me faire comprendre, je comprenais le fait qu'on me haïsse. Tu sais, si je n'avais pas connu ce bonheur, peut être que j'aurais été heureuse finalement. J'avais trop reçu dès le départ. Ceux qui ont peu, s'en contentent. Moi, je ne pouvais plus.
Inès est assise sur une chaise en bois. L'horloge vient de sonner 14h. Mais aucunes des deux femmes ne semblent en prendre attention.
- Qui était ce Paul ? Demande-t-elle, la gorge sèche
- Mon père. Mon sang. Mon rayon de soleil par les temps d'orage. Mon arc en ciel. Et, à présent, une étoile que je guette chaque soir, dans le ciel.
Madame Pery se lève délicatement de son fauteuil, laissant son portefeuille et ses deux photos sur l'accoudoir. Elle fait quelques pas vers Inès, trainant difficilement son dos vouté.
- Mais il est temps d'observer l'instant présent. Le passé, mon passé, n'a pas à prendre racine par ici, et surtout pas dans ta petite tête. Vas, ma grande. Tu as à faire. Il est 14h passé.
-Et la deuxième photo ?
- Demain, plus tard. Nous avons l'éternité devant nous.
Inès remet le linge dans le placard, à l'étage. Elle enfile sa veste, et, toujours en silence, s'avance vers madame Pery qui s'est rassise à sa place habituelle. Elle lui serre la main, lui caresse tendrement la paume, plonge une dernière fois son regard dans ses yeux, et tourne les talons, vers la rue, les rues, les autres, le monde, le temps, l'univers qui grouille et se retourne parfois en regardant avec crainte le nombre de pas effectués.
