L'encre prend ses aises sur le papier.

Un ultime regard en arrière, il ferme les yeux, se mord la lèvre inférieure, imite un sourire et c'est partit. Un sac de trois kilomètres de longueur détruit ses maigres épaules. Il oblitère son billet de train. Rennes-Paris. Aller simple. La gare est presque vide. Il est très tôt. Même le soleil n'est pas levé. Il s'assoit sur le premier banc qu'il rencontre et attend. Et tente de ne pas songer à ce qui l'attend. Une vieille dame voutée avance difficilement. Elle lève les yeux sur une grande horloge fixée contre un mur puis s'installe à ses côtés. Elle sort un livre de son caban et y plonge ses pensées. Il la regarde. Les Fleurs du mal de Baudelaire tremblent entre ses vieilles mains ridées. Il ne remarque pas que c'est elle à présent qui le regarde.
- Vous connaissez, avance-t-elle d'une voix chevrotante.
Surprit, il sursaute légèrement.
- Pardon ?
- Ce livre, ce grande livre, vous le connaissez ? Je vous ai vu y jeter un oeil, y jeter même les deux yeux ! Ce n'est pas un reproche, bien au contraire. Voyez-vous, j'ai quatre-vingt-deux ans et ça fait des années que je voyage, que je parcours le monde. Même si mes vieux os commencent à avoir bien du mal à me suivre ! A chaque fois que je quitte une ville, je relis le même poème. “Le voyage” de Baudelaire. Et il y a toujours une phrase qui m'intrigue et que je pourrais lire et relire sans en perdre la douce saveur.
Elle marque une pause. Il sourit. Il ne sait pas vraiment pourquoi mais il sourit.
- Et qu'elle est cette phrase si magique ? dit-il en croisant son regard.
- Je dirais plutôt que c'est un ensemble de mots..
- Allez-y !
- « Berçant notre infini sur le fini des mers. » récite-t-elle en détachant chaque syllabe.
Un silence se glisse entre eux. Autour, la gare se remplit peu à peu. Le monde grouille. Les gens se bousculent et rares sont ceux qui s'arrêtent pour s'excuser.
Une voix féminine résonne dans le bâtiment. Le train Rennes-Paris est arrivé et repart dans les prochaines minutes.

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Dans un compartiment du train n°920, trois personnes sont installées. L'un est rondouillard, les traits du visage grossiers. La bouche ouverte, les yeux fermés, il laisse échapper un long hululement à chacune de ses respirations. La moitié de la figure collée contre la grande vitre du compartiment, il semble faire partie de ces gens que l'on a peur de réveiller. Peur de voir un corps s'animer.
Face à lui, une vieille dame tient amoureusement un livre assez épais dont on ne distingue le titre. Par instants, elle lève les yeux, prend une longue inspiration, sourie dans le vague et recommence sa lecture. Si des rides ne lui dévoraient pas le visage, on aurait pu lui trouver un air enfantin. Le bonheur face à peu de choses. L'impression que la découverte se cache et surgit à chaque coin de la vie.
Le troisième serait plutôt discret. Assis sur la même banquette que la vieille dame, il commence à écrire un mot dans la buée sur la vitre. Du bout de ses longs doigts, il tente d'écrire lentement pour ne pas réveiller le rondouillard qui ronfle de plus belle contre cette même vitre. Au fond, il ne sait pas vraiment ce qu'il va écrire. Les lettres, qu'il dessine, le guident. “Inepties”. Ses yeux sourient. Sa main efface le mot. Sa main est humide. Il a froid. Il s'en fou.
Des arbres défilent devant ses yeux. Puis le train passe sous un tunnel. Mal aux oreilles. Les arbres réapparaissent. Un bout de ville. Un autre tunnel. La ville de plus en plus proche. Mal aux oreilles. Tunnel. La ville. Paris.

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- Vous avez besoin d'aide ? s'enquit la vieille dame.
- Il parvient à enfiler son sac de trois kilomètres sur le dos.
- Non, non ! Ça va aller. Prenez soin de vous, plutôt, je suis encore jeune..
Elle embarque dans chacune de ses mains un gros sac à roulettes, qui ensemble forment un bruit effroyable.
Ils sortent ensemble de l'immense gare.
- Vous prenez quelle rue à présent ? demande-t-il, un peu perdu.
- Je vais à gauche puis je prends la quatrième, au feu encore à gauche et.. Enfin je me rends chez une ancienne connaissance.
- Je vais à droite, je crois, du moins..
Ils s'échangent un long regard. Elle lui tend une main qu'il sert. Puis elle tourne les talons avant de se retourner une dernière fois pour crier, au bout de la rue :
- N'oubliez pas, n'oubliez pas Baudelaire !
Il baisse la tête pour ensuite tourner à droite.

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Il s'est perdu, un peu. Il s'est perdu, beaucoup.
Mais il s'est retrouvé, et c'est bien là l'essentiel.
Impasse des Merisiers. 8.
C'est impensable. Impensable de se dire que l'on se retrouve dans une rue pour la toute première fois. Que c'est l'inconnu que l'on rencontre en y posant nos pas, notre sourire, nos soupirs, notre regard qui se pose au hasard. Alors que, lorsque les semaines défileront, ce bout de ville connaitra nos désespoirs et nos ébats, nos secrets que, même tout bas dans le creux d'une oreille, nous n'oserions chuchoter.
Mais on est là, mais il est là, au 8 impasse des Merisiers, à sonner, à attendre au pas de la porte, qu'on lui ouvre les bras vers la découverte de sa propre histoire.

mO.

L'encre prend ses aises sur le papier.

# Postato domenica 27 dicembre 2009 03:05

Modificato domenica 27 dicembre 2009 03:17