L'envol

L'envol



Le Mercredi 3 Mars


Deuxième nuit. Je n'arrive pas à fermer l'½il. Cette chambre m'effraie. La maison craque au moindre de mes pas sur le parquet. Le grand-père dort dans la chambre voisine. Je ne lui ai toujours pas adressé la parole. Ma mère me manque tant. Tant et tant. Je ne sais même pas quand je la reverrais. Qu'est ce que je fais ici, chez ce grand-père inventé ? Je ne le connais pas. Je veux partir. Fuir.

Le Mardi 4 Mars


Je m'ennuie. Il pleut partout. Sur moi, et sur ce toit, dans ma tête et tout autour. Je crois que je ne vais pas pouvoir tenir. Je vois des nuages partout. Ce matin, le grand-père a ouvert la porte de ma chambre en me disant que je ne pouvais pas continuer à jeûner, pas continuer à restée enfermée, à maudire la poussière. Il veut me trouver une école. J'ai avalé une biscotte tartinée de confiture à la mûre. Ça a toujours été ma confiture préférée. Comment le grand-père a-t-il pu le savoir ? Un hasard ? Je ne peux pas y croire. J'ai toujours peur d'engager une conversation avec lui. Je ne le connais pas. Je ne le connais pas ! Qu'est ce qui me prouve que c'est bien le père de ma mère ? Qu'est ce qui me prouve qu'il ne m'a pas enlevée et qu'il me séquestre ici, que.. Je suis perdue. Perdue.

Le Jeudi 6 Mars

Je crois que je peux affirmer qu'hier était une bonne journée. Une bonne journée ! Tout d'abord, il y avait ce soleil. La première fois que je voyais des rayons, ici. Le jardin du grand-père est magnifique. Des fleurs partout, fraichement ouvertes. Des couleurs qui se mélangent. Les odeurs qui jaillissent de toutes parts. J'étais médusée. Je suis restée pendant plusieurs minutes à tout observer. Je crois même que j'ai souri. Première fois depuis que j'ai quitté ma mère. Depuis que je suis chez le grand-père. Depuis que je suis ici.

J'ai très peu vu le grand-père, aujourd'hui, d'ailleurs. Il m'a donné un livre, très fin, juste après le déjeuner. Un livre rouge, un peu poussiéreux. Il n'y avait aucun titre. Il m'a juste dit qu'il m'intéresserait sûrement. D'où lui vient cette certitude ?

Aujourd'hui, je compte marcher à coté du lac. Il y a un lac près de l'habitation du grand-père, où je suis. Il y a de nombreuses peintures le représentant, dans la maison. Je suis curieuse. Une soudaine envie de découverte.

Le Dimanche 9 Mars

Le soleil est repartit. Le froid revient. La nuit, une couverture ne me suffit plus. Je n'ose pas en demander une autre au grand-père. Alors je dors avec un, voire deux pulls sur moi. Hier, samedi, je me suis réveillée avec une couverture en plus au pied de mon lit. Une couverture orange, un peu fripée, pliée en quatre. Est-ce le grand-père qui a deviné que j'en avais besoin ? Je ne sais pas. Je ne sais pas ! A présent, j'ai envie de lui parler, mais depuis mardi, où il a émis l'idée de m'inscrire dans une école, nous n'avons rien échangé de plus.

Ma mère me manque. Où est-elle ? Que fait-elle ? Au début, je pensais que je lui en voudrais de m'avoir laissée comme ça. Après tout, elle aurait pu m'emmener avec elle ! J'ai toujours eu envie de voyager. Et là, pour une fois que l'on a l'occasion de sortir de notre pauvre deux pièces, elle s'envole soi-disant pour son boulot, en me laissant en pleine campagne chez son cher père dont elle ne m'a jamais parlé ! Mais elle me manque tellement que j'en oublie ma colère. La reverrais-je seulement un jour ? Ma solitude se comble difficilement par la nature qui m'entoure. Moi qui détestais la campagne auparavant !

J'ai froid. Je suis fatiguée. J'entends les pas du grand-père. Il doit être dans le couloir. Je vais éteindre la lumière. Toujours peur, tout de même, de cet inconnu.

Le Lundi 10 Mars


Hier soir, le grand-père est venu me voir dans ma chambre. J'ai fait semblant de dormir. Il s'est assis sur une des chaises de la pièce et je crois qu'il m'a regardée. Il est resté longtemps immobile. Je le distinguais faiblement dans la pénombre. Puis, il me semble que je me suis vraiment endormie. En tous les cas, je ne l'ai pas vu partir.

Le vendredi 14 Mars

Cela fait plusieurs jours que le grand-père part tôt le matin et ne rentre que très tard, dans la nuit. Il a pris l'habitude de me glisser un mot sous la porte de ma chambre. J'aime beaucoup son écriture, même si elle est très télégraphique.

J'ai commencé à lire l'étrange livre qu'il m'a donné. Il raconte l'histoire d'une enfant qui est fascinée par les papillons. Le fond est très bateau, passe partout, et pourtant je m'attache étonnamment à ce livre. Comme si les mimiques, les pensées de cet enfant me rappelait quelqu'un. Je ne peux, désormais, plus me déplacer sans avoir ce petit bouquin rouge à portée de main.

Mercredi, je n'ai pas pensé une seule fois à ma mère. Comment est ce possible ?

Le Mercredi 19 Mars


Je crois que je commence peu à peu à m'habituer à cette vie. A découvrir les mots du grand-père, qui se font de plus en plus attachants. A m'assoir contre un saule pleureur, à coté du lac, le livre rouge non loin. A réchauffer les restes que me laisse le grand-père sur la table de la cuisine. A avaler des kilos de biscottes tartinées de confiture à la mûre, à toutes heures. A oublier ma mère. Ou à l'imaginer en train d'endosser son rêve de médecin sans frontières.

Sur le mot que m'a laissé le grand-père lundi, il y avait quelque chose qui m'a étonné. Il m'a écrit qu'il désirait m'emmener quelque part, dans un jour avenir. Ses phrases sont toujours évasives mais elles m'intriguent. Vais-je enfin comprendre où il passe la totalité de ses journées ?

Les inconnus sont faits pour être découverts, à mon sens. Surtout lorsqu'ils se disent être votre grand-père. Je suis avide.

Le Samedi 22 Mars

Inoubliable. Impensable. Possible pourtant ?

Jeudi était une journée semblable aux autres. Temps mitigé. J'ai trempé le bout de mes pieds dans l'eau du lac. Gelé ! La seule chose qui fait que ce jeudi mériterait peut être une majuscule est ce détail : Le grand-père m'a glissé un mot sous la porte le matin, mais aussi le soir.

Je n'étais pas encore tombée dans les bras de Morphée, même si le sommeil commençait à me peser. J'ai donc entendu le craquement du sol sous les pas lourds du grand-père, son doux raclement de gorge habituel et le bruit d'un papier froissé effleurant le vieux parquet. Il devait être dans les minuits. J'ai attendu que le grand-père s'en aille et je me suis précipitée au pied de la porte. A l'aide d'une lampe torche, j'ai lu :

« Ma petite, demain matin tu devras ouvrir les yeux aussi vite et aussi tôt que le soleil, lorsqu'il chasse le noir de la nuit. J'ai vu que le pot de mûre est déjà vide. Un autre t'attendra sur la table de la cuisine. Dehors, près du puits, mon sourire te guidera.

Louis »

C'était la première fois qu'il signait par son prénom. D'ailleurs, habituellement, il ne signait pas vraiment. J'ai lu et relu ses quelques lignes comme s'il s'agissait du billet doux que m'avait offert en douce, un amant. J'étais émue. Qu'allait-il se passer ?

Je n'ai pas fermé l'½il de la nuit, si bien que j'ai pu me lever dès le premier rayon de soleil. Je ne suis pas passée par la cuisine. Trop impatiente. Les mûres et mon ventre pouvaient bien patienter.

Il était là. Fidèle au poste. Le dos un peu voûté. Le visage animé par un regard étoilé. Des moustaches qui s'enroulaient en leurs bouts. Un trousseau de clés entre ses gros doigts. Il y eut un silence gêné qu'il combla rapidement. Il marchait. Je le suivais.

Il commença à me poser des petites questions banales. Me demandant si j'avais passé une bonne nuit, si j'avais bien mangé. Je mentais. Peut-être pour mieux voir son sourire paisible. Puis il me parla de ma mère quand elle était petite. Elle avait les mêmes goûts que moi. Elle passait des heures au lac. Elle n'était pas solitaire de nature, mais ça ne la dérangeait pas de ne pas être accompagnée tant qu'elle se retrouvait en pleine nature, à respirer l'air pur à pleins poumons. Plus il parlait, plus j'avais l'impression que la personne qu'il décrivait n'était autre que moi. Je ne disais rien. J'écoutais, captivée.

Je ne me rendais pas compte du chemin que nous abordions. Si bien que lorsque nous nous sommes arrêtés face à une espèce de grange, je ne reconnaissais plus rien autour de nous et aurais été bien incapable de retourner en arrière toute seule.

Il n'y avait pas de nuages dans le ciel.

Le grand-père m'a regardé droit dans les yeux. Je crois que c'était la première fois. C'était intense. Son regard était vert-orangé. Le temps pouvait bien défiler, j'étais comme hypnotisée. Le grand-père m'a dit qu'il fallait à tout prix que je garde le silence. Que je pourrais parler autant que je voulais par la suite mais que, une fois dans la grange, il était important que je me taise. « Il ne fallait pas les déranger », avait-il assuré. Je ne cherchais plus à comprendre. Il ouvrit la porte de la grange. Me prit par la main. Referma derrière lui, prestement. Il faisait noir. Il alluma la lumière.

Mes lèvres se tendirent en un immense sourire. C'était merveilleux.

Le sol était recouvert d'une herbe fraichement coupée. Les murs étaient en bois. Le toit était en verre. Des arbres et des fleurs poussaient un peu partout. Et des papillons. Des milliers de papillons survolaient l'immensité de la pièce. C'était une forêt improvisée. Une forêt colorée par ces ailes qui quittaient une branche pour en retrouver une autre. La beauté du battement de ces ailes toutes différentes. C'était magnifique.

J'étais bouche-bée. Le grand père avait lâché ma main sans que je ne m'en rende compte. Il surveillait la poussée d'une plante. Je me suis allongée sur l'herbe, en continuant de tout observer. Quelques temps après, le grand-père m'a rejoint. Puis je me suis endormie.

Quand je me suis réveillée, je croyais encore sommeiller dans un rêve.

Nous avons passé la journée là. Nous ne disions rien. La nature s'exprimait pour nous. Le grand-père avait des provisions sur place. Nous avons improvisé un repas, rythmé par un langage des signes que nous inventions. Nous étions bien.

J'imaginais ma mère, plus jeune, avec ce père. Je l'imaginais et, finalement, je comprenais qu'elle m'ait laissé ici. Je comprenais aussi qu'elle ne m'ait pas parlé de lui.
Il était comme un secret à lui tout seul. Et les secrets ne se chuchotent qu'au moment voulu.


mO.

# Posté le mercredi 03 février 2010 09:55